Le double tabou (chap 4)

Vous trouverez les chapitres précédents dans le “topic” « Tabou » en ordre renversée, le premier chapitre se trouvant tout à fait en bas.
Ou vous pouvez directement trouver le lien vers le premier chapitre dans la page « Index », et puis les liens vers les chapitres suivants chaque fois à la fin d’un chapitre.

Je suivais Françoise comme dans un rêve : Puisque légalement j’étais une arriérée mentale il n’y avait rien qui pouvait les empêcher de m’enfermer dans un asile …. Bien-sûre dans une institution ils verraient tout de suite que ma place n’était pas là …. Mais si cet établissement était tenu par le docteur qui m’avait examinée cela ne changerait probablement rien. Il était manifestement au solde de Jérôme.

Perdue dans mes pensées nous arrivâmes de nouveau à la cuisine ou Françoise me faisait revenir dans le monde en disant, sur un ton comme si rien ne c’était passée, qu’elle allait préparer le souper en demandait si je voulais l’aider. Je la regardais ahuri sans répondre. Elle me regardait une seconde mais voyant que je n’étais pas capable de répondre elle enchainait, en regardant la grande véranda à côté de la cuisine : « Où est-ce que j’ai la tête ? Habitue-toi d’abord d’être de retour à la maison. Installe-toi et lit ou joue un peu. »

La véranda était le centre de la vie familiale. En réalité ce n’était pas vraiment une véranda mais une grande pièce, séparée de la cuisine par un comptoir, et avec des grandes baies vitrées sur deux côtés formant un angle, donnant sur le jardin. Il y avait une grande table au milieu de la pièce ou les enfants faisaient leurs devoirs et jouaient ensemble, et on y prenait les petits déjeuners et certains autres repas. En dessous du comptoir il y avait des armoires ou on rangeait les jouets. Et contre le seul mur de la pièce il y avait un tableau noir et une bibliothèque avec des livres d’enfants et des bandes dessinées.

Je regardais la pièce et j’étais envahie par tous les souvenirs des innombrables beaux moments que j’avais passée là, entourée de mes enfants. Je me détournais de Françoise pour qu’elle ne voie pas mes larmes et faisait le tour de la pièce, remplie de nostalgie. Je regardais par les fenêtres le jardin et voyais dans le fond du jardin l’annexe ou j’avais mon bureau. Sortant de mes rêveries j’annonçais à Françoise que j’allais à mon bureau.
Elle me regardait : « Hmm… tu vois ma chère. Ce n’est plus ton bureau. Papa a décidé qu’il était temps que Salvador et Antigone disposaient d’un espace où ils pouvaient étudier tranquillement et les a donnés le bureau en bas. »

Je la regardais de nouveau d’un air ahuri, commençant de plus en plus à me rendre compte de ma situation. Je soupirais : « Mais puisque Salvador et Antigone sont à l’école je peux y aller non ? »
Françoise avait l’air d’hésiter un moment mais ne trouvant pas d’argument pour me le défendre elle haussait les épaules : « Ok, mais ne touche à rien. »

Profondément préoccupé par la situation je traversais le jardin et rentrais dans mon ancien bureau. Partout ce trouvaient maintenant les affaires des enfants, et mes affaires à moi avaient disparus. De nouveau mes yeux se remplissaient de larmes, mais cette fois-ci de rage, et j’avais envie de me mettre à hurler quand je voyais mon ordi sur la table de bureau. Les dernières semaines j’avais eu peu d’occasions pour lire mes messages et je n’avais pas eu le courage de mettre à jour ma page Facebook. Voir mon propre ordinateur me donnait envie à reconnecter avec le monde, malgré l’horrible situation dans laquelle je me trouvais.

Je m’installais et allumais l’ordinateur, mais quand il demandait le mot de passe il me refusait l’accès. Après la deuxième tentative je comprenais que le mot de passe avait été changé. Furieuse je prenais l’ordinateur sous le bras et avec des grands pas rentrais à la maison principale.

Sur un ton enragé je demandais à mon ancienne copine qui avait changé le mot de passe de mon ordinateur. Elle me regardait et puis calmement me répondait que puisque je n’avais pas vraiment besoin d’un ordinateur « papa » avait décidé de le donner à Salvador et Antigone, et que moi je pourrais dorénavant partager le pc familial installé dans la véranda.

J’étais sur le point de hurler mais je comprenais que protester n’avait pas de sens et, cachant de nouveau mes larmes de rage et de peur, j’abandonnais mon ordi chez Françoise, et sortait l’ordi familiale de l’armoire, mais là aussi il y avait un nouveau mot de passe. Quand je le demandais à Françoise elle me répondait que Jérôme avait demandé que je lui parle avant d’utiliser l’ordi pour la première fois. De plus en plus étonné de la tournure des évènements je me dirigeais au bureau de mon mari, ordi en main.

Entrant dans son bureau, de nouveau très consciente de ma tenue de jeune fille, je lui expliquais la raison de ma visite, maitrisant à peine ma rage. Sans broncher il prenait l’ordi, l’allumais, et puis me regardait : « Tu comprends que tu n’as plus droit à une page Facebook, que ton profil sur LinkedIn n’a plus de sens, et que tu n’as plus besoin d’une adresse e-mail ? »

Je ne me retenais plus et hurlais qu’il était cinglé, qu’il ne pouvait pas me faire ça, qu’il ne pouvait pas me couper du monde. Il attendait que je me calme, et puis, toujours sur le même ton tranquille mais déterminé, il répondait que je devais vraiment réaliser que j’étais maintenant une petite fille d’entre 5 et 8 ans. Il attendait de nouveau, me laissant le temps d’assimiler ce qu’il venait de dire. Et puis il me demandait de l’aider à effacer ma page Facebook, mon compte Gmail et mon profil sur LinkedIn.

Résignée, larmes coulant sur mes joues, je l’aidais à effacer mon identité en ligne. Après je repartais chez Françoise avec l’ordi mais je n’avais plus aucune envie de l’employer. Pour quoi faire ? Je m’installais avec des bandes dessinées mais je n’arrivais pas à me concentrer. J’étais rempli d’idées noirs. Ils ne pouvaient quand même pas croire que j’allais passer le restant de ma vie comme une fillette de 8 ans ? Mais tout indiquait que c’était exactement leur idée.

Quand Françoise m’annonçait qu’elle allait chercher les enfants à l’école je ne réagissais pas. Françoise me regardait d’un air préoccupé et remarquait que j’avais l’air fatigué. C’était vrai que je me sentais épuisée et quand Françoise suggérait que je me repose un peu sur mon lit pendant qu’elle s’abstenait cela me paraissait une bonne idée. Je montais donc, me couchais sur mon nouveau lit et entendais la voiture partir.
Je ne dormais pas et une bonne demie heure plus tard j’entendais les voix de mes enfants. J’avais eu tellement envie de les voir mais maintenant je me sentais trop las pour me lever. Bien que je ne dormais pas je devais avoir perdu le sens du temps parce que j’étais très étonné quand Françoise faisait irruption dans la chambre pour me dire que les enfants m’attendaient pour le souper.

J’avais peur de ces retrouvailles avec mes enfants. Très consciente de la façon que j’étais habillé, je suivais Françoise à la véranda. Mes deux plus jeunes filles m’y attendaient. En me voyant Renée se précipitait sur moi et se jetait dans mes bras. Puis Emmanuelle aussi venait m’embrasser chaleureusement. Cela me calmait tout de suite et je les serrais dans mes bras en pleurant, mais cette fois-ci de joie. C’est seulement quand je les lâchais et prenait un peu de distance, disant que je voulais voir si elles avaient grandi pendant mon absence, que je voyais qu’elles portaient des vêtements identiques aux miennes. Si quelques minutes avant j’avais encore été préoccupé par ma tenue, voir que j’étais habillé de la même façon que mes deux petites filles m’amusait. Leur accueil chaleureux changeait tout.

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Mais Antigone était absente. Je demandais où était mon ainée et Françoise me rassurait qu’elle allât venir plus tard, après que j’aurais mangé. C’est là que j’apprenais que dans le ménage de Françoise les petites mangeaient d’abord et les deux grands, Salvador et Antigone, mangeaient avec les adultes plus tard.

Je voyais qu’en effet la table de la véranda était dressée que pour trois, et je comprenais pourquoi nous mangions tellement tôt. Je m’installais avec mes deux filles, et incrédule de nouveau, je voyais comment Françoise nouait un bavoir autour du cou de Renée, et coupait sa nourriture. Avant mon départ la petite, qui allait avoir 6 ans, ne portait déjà plus de bavoir et coupait sa propre nourriture. Mais puisqu’elle semblait avoir l’habitude et n’avait pas l’air d’être contrarié par ça je me gardais à faire une remarque.

Après le repas Françoise nous accompagnait en haut ou nous devrions nous brosser les dents et nous mettre en chemise de nuit. De nouveau j’étais étonné que Françoise aidait Renée à s’habiller et à se brosser les dents. Et puis quand je mettais la chemise de nuit qu’elle avait préparé pour moi je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. C’était une ancienne chemise de nuit d’Antigone, beaucoup trop courte pour moi.

Je comprenais que Françoise avait tout préparé pour me faire sentir vulnérable et je décidais que je n’allais pas lui donner satisfaction. J’enfilais la chemise de nuit comme si c’était tout à fait normal et nous descendions à nouveau ou Françoise nous installait devant la télévision.

 

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A peine installé Antigone entrait dans la pièce. J’étais frappé par le changement qu’elle avait subi depuis la dernière fois qu’on c’était vu. Elle était habillée simplement d’un pantalon et un t-shirt mais les portait avec beaucoup de grâce. Ce n’était plus un enfant. Elle me regardait sans montrer aucune émotion et ne venait pas vers moi. Je me mettais debout, tirant nerveusement au bord de ma chemise de nuit, et voulais m’avancer vers elle mais j’hésitais en voyant l’hostilité dans ses yeux. Françoise, sentant la gêne, intervenait : « Alors Antigone tu ne vas pas embrasser ta sœur ? » Le fait qu’elle nous appelait des sœurs m’ébranlait encore plus. Comme dans un rêve je voyais avancer Antigone vers moi et sentais comment elle m’embrassait brièvement sur la joue, suivi par Salvador, dont je ne m’étais même pas rendu compte qu’il était rentré ensemble avec mon ainée.

Les deux ressortaient immédiatement de la pièce, et j’entendais Françoise les demander de dresser la table. Triste, je prenais les mains de Renée et d’Emmanuelle et ensemble on s’asseyait de nouveau devant la télévision. Un peu plus tard Jérôme rentrait dans la pièce et annonçait qu’il était temps pour aller au lit. Mes deux filles obéissaient immédiatement et s’avançaient vers leur père pour l’embrasser.

Il me regardait : « Alors Martine, je ne reçois pas de bisou. ? »
Epuisée par les émotions du jour je l’embrassais rapidement et voulais sortir, mais il me retenait : « Bonne nuit ma chère ».
Automatiquement je répondais : « Bonne nuit. »
« Bonne nuit, qui ? »
« Bonne nuit, Papa »

Je dormais mal cette nuit, préoccupé par le piège dans lequel j’étais rentré, et me demandant jusqu’où Jérôme et Françoise avaient l’intention de mener leur jeu. Je me consolais à regarder ma petite fille dormir paisiblement dans le lit à côté du mien.
Le matin Françoise venait nous réveiller et nous descendions en chemise de nuit pour prendre le petit déjeuner. Comme toujours pour le petit déj la table était dressée à la véranda et c’était un va et vient continu des membres de la famille. Jérôme était installé avec son journal et une tasse de café. En rentrant Renée lui avait donné une bise et Françoise m’avait poussé vers lui pour que je fasse la même chose. Quand je me penchais vers lui il me faisait un sourire triomphant : « Bonjour mon ange. T’as bien dormi ? » Je l’embrassais et voulait me retirer mais de nouveau il me retenait : « Bonjour ma chère. ». Je baisais mes yeux : « Bonjour papa. »

Françoise préparait des bols de céréales pour Renée et moi que je mangeais en silence, pendant que les autres riaient et parlaient. Antigone, ravissante dans son uniforme d’école, était rentré la dernière et m’avait complètement ignoré. Quand Renée et moi avions terminé nos bols Françoise s’adressait à Renée et la prenait par la main : « Viens, on va s’habiller. Dépêche-toi, sinon on va être en retard à l’école. » Et puis me regardant elle me disait de les suivre.

A la salle de bain Françoise m’ordonnait à me brosser les dents pendant qu’elle aidait la petite. Puis de retour dans notre chambre elle aidait Renée à mettre son uniforme en m’indiquant les habits qu’elle avait préparé pour moi : une robe salopette en velours avec un T-shirt rose. Voyant le genre de robe qu’elle voulait que je mette cela m’amusait de nouveau. Mais quand j’enfilais la robe je constatais qu’elle était extrêmement courte, et cela me mettais de nouveau mal à l’aise. Nerveusement je mettais mes mains dans les poches et les poussais vers le bas, mais puis, haussant les épaules, je relaxais, pensant que puisque Françoise avait décidé que j’allais porter des robes et des jupes trop courtes je ferais mieux de m’y habituer.

Néanmoins rentrant à la cuisine j’étais contente de voir que plus personne n’y était. Je me mettais à débarrasser la table et à remplir la machine à vaisselle pendant que j’entendais Françoise et Renée dans le hall. Quand elles rentraient dans la pièce elle me souriait : « Ah, tu m’aides ? C’est gentil ! » Mais à ce moment les 3 autres rentraient également et tout le monde se dirigeait vers la porte de sortie. Je sentais le regard d’Antigone se poser sur moi et, tirant très nerveusement au bord de ma jupe, je levais mes yeux vers elle et voulais lui sourire. Mais j’étais juste à temps pour voir comment Salvador et elles me regardaient de haut en bas, et puis se détournaient la tête en éclatant de rire. Je me sentais rougir.

Françoise était la dernière à sortir et se tournait vers moi avant de fermer la porte : « Je serai de retour dans une demi-heure. Sois sage. Et si t’as besoin de quelque chose papa sera dans son bureau. » Quand j’étais seul je me mettais à pleurer doucement.
Je passais la journée à lire, à découvrir quelques jeux enfantins sur l’ordinateur et à aider Françoise avec quelques besognes de ménage. L’après-midi elle m’invitait à l’accompagner pour chercher les deux plus jeunes à l’école – A mon grand soulagement Antigone et Salvador, ayant encore des activités, allaient rentrer plus tard – ce que je déclinais.

Au retour des filles je prenais le gouter avec eux, puis elles montaient pour redescendre vêtue de jupes salopettes semblables à la mienne. Emmanuelle s’installait à la table pour faite ces devoirs et je me mettais à jouer avec Renée ….

Les jours suivants se passaient de la même façon sans incidents.
Je passais une grande partie des journées sur l’ordinateur. Puisqu’il était protégé par un code que Françoise refusait de me communiquer je devais à chaque fois lui demander la permission et elle restait dans les parages et contrôlait tout ce que je faisais.

Après quelques jours j’avais demandé de refaire une page sur Facebook en argumentant qu’Antigone et Salvador avaient leurs pages aussi. D’abord elle avait refusé en disant que Salvador et Antigone étaient des grands enfants. Offusqué par cette réponse j’avais insisté et finalement elle m’autorisait de faire un nouveau profil mais alors « adapté à mon âge ». Je l‘avais regardée de manière incrédule mais puisqu’elle avait eu l’air tout à fait sérieuse j’avais haussé mes épaules et créais un profil ou je mettais mon âge en étant 13 ans et comme photo de profil un dessin de mon homonyme Martine, la petite fille modèle créée par Marcel Marlier. Françoise, manquant l’ironie, me félicitait avec mon nouveau profil.

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Et évidemment je n’étais pas autorisé à inviter à ma page mes anciens amis et connaissances. Mes seuls « amis » sur Facebook étaient mes enfants et Françoise.
Les premiers jours il pleuvait sans arrêt et je ne sortais jamais de la maison. Je découvris les livres de jeunesse d’Antigone et redécouvrit les livres d’enfants que j’avais lu avec les miens, dont évidemment toute la collection de mon homonyme Martine, la création de Marcel Marlier.

Mais le troisième ou quatrième jour il y avait un grand soleil et en rentrant de l’école Renée voulait jouer dans le jardin et insistait que je fasse la même chose. J’hésitais mais Françoise m’encourageait et quand j’acceptais elle nous habillait tous les deux dans des salopettes courtes, vêtements plus « adaptées aux jeux de jardin. »

Mon monde se limitait dorénavant à ma petite famille. Mais je profitais énormément d’être ensemble avec mes enfants. Au moins avec Emmanuelle et Renée.
J’adorais jouer avec Renée. Je n’avais jamais beaucoup joué avec mes enfants mais maintenant je découvris les plaisirs de jouer aux poupées ou de faire des coloriages avec elle. Et avec Emmanuelle je m’amusais avec les perles et les jeux d’habillage sur l’ordinateur. Et quand il faisait beau nous jouions à trois dans le jardin, ou nous nous poussâmes sur la balançoire et elles m’apprenaient le jeu de marelle. Quand elles étaient à l’école Françoise m’encourageait à sortir et je passais souvent une partie de la journée en jouant à la marelle toute seule.

Mais Antigone gardait ses distances, ce qui m’attristait. Evidement je comprenais et j’espérais qu’avec le temps cela s’arrangerait. Un jour quand j’étais seul en train de relire encore une fois un des livres de Harry Potter à la véranda, elle rentrait et en m’y voyant seul voulait ressortir. Puis elle paraissait changer d’idée : « Eh Martine, je cherche maman. Tu sais où elle est ? » C’était une des premières fois qu’elle m’adressait la parole. J’étais surprise mais tout de suite je décidais d’essayer de rentrer dans la brèche.

« Pourquoi tu l’appelles maman ? Moi je suis ta maman. »
Grosse erreur ! Elle me regardait et puis me répondait sur un ton glacial : « Parce que ma maman est une petite fillette qui joue aux poupées et fait des jeux de coloriage ?»
Je me taisais. Au moins elle ne m’avait pas demandée pourquoi ça maman avait violé sa copine de classe.

Mais en tout je m’adaptais mieux à ma nouvelle vie que je n’aurais pu imaginer. Les premières semaines j’avais eu des difficultés à accepter que je n’eusse plus aucune liberté, aucun pouvoir, mais très vite cela m’arrangeait. Après les années en tourbillon j’étais contente de me trouver dans des eaux plus calmes, sans aucune responsabilité, même pas celle de décider ce que je portais comme vêtement.

Au début mes pensées allaient souvent vers Farah et Philippe. Je ne comprenais pas que deux personnes que j’avais tellement aimées, et dont j’avais cru qu’elles m’avaient aimés de la même façon, m’avaient trahies comme elles avaient faites. Cela faisait très mal, mais petit à petit je me refugiais dans ma vie sans passé ni future.

Bien que je m’habituais à ma nouvelle vie je continuais à être inquiète puisque je ne me voyais pas passer le restant de ma vie ainsi. J’essayais d’en discuter avec Françoise mais elle ignorait mes questions et remarques. Un jour je lui disais que je devenais claustrophobe toujours enfermé à la maison et dans le jardin. Elle me regardait surprise : « Mais bien sûr ma chérie. Je croyais que tu ne voulais pas m’accompagner quand je faisais mes courses ou quand j’allais chercher les enfants ? » Ce n’était pas la réaction espérée.

C’était vrai qu’elle me demandait régulièrement si je voulais accompagner et que j’avais toujours refusée. Sortir accompagné de Françoise n’était pas ce que je cherchais évidemment. Et en plus je ne pouvais pas m’imaginer de sortir habillée d’une de mes petites robes salopettes trop courtes qu’elle me faisait porter en permanence. Irritée, je montrais la robe rose qui couvrait à peine mon derrière et répondais : « Tu voudrais que je sorte habillé ainsi ? »

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Elle me souriait : « Ah c’est ça ton problème ! Mais non ma chérie, n’ai pas peur, pour sortir on va te trouver qu’elle que chose de mieux adaptée, ok ? » J’hésitais. Ça réponse ne me rassurait pas vraiment, mais je me disais qu’au moins je me sentirais moins enfermée, et, haussant les épaules, je répondais donc que je voulais bien essayer.
On montait et quand elle me montrait la tenue qu’elle proposait que je mette pour sortir j’étais tout de suite enthousiaste. C’était une autre jupe plissée écossaise très courte, qu’elle présentait avec un T-shirt à mangues longues et des chaussures basses et des chaussettes. Le genre de vêtements très ado et BCBG que j’adorais quand Farah les portait.

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En sortant j’étais quand même préoccupé par la possibilité de rencontrer quelqu’un que je connaissais. Bien que j’étais fière de mes jambes jeunes et que j’aimais les montrer, ce n’était pas une manière appropriée de s’habiller pour une femme de 40 ans. J’étais rassuré quand je remarquais que Françoise m’emmenait à un shopping center à une demie heure de route de la maison ce qui diminuait les chances de rencontrer des connaissances.
Néanmoins dans le centre commercial j’étais tout de suite consciente des regards que j’attirais, et cela me mettais mal à l’aise. Françoise devait l’avoir senti et me prenait par la main. D’abord cela me réconfortait et je la laissais faire. Mais cela ne diminuait pas les regards des passants, au contraire. Et tout d’un coup cela me rappelait le jour, ou vêtue de jupes similaires, Farah et moi, main dans la main, avions rencontré Manu devant le musée. Je lâchais la main de Françoise et demandait de rentrer.
Mais à partir de ce jour ma relation avec Françoise changeait. Je l’accompagnais souvent et tous les deux nous profitions de nos sorties « shopping ». J’étais toujours habillés en jeune ado, la plupart du temps avec des jupes plissées et des bas.

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Elle n’aimait pas les cheveux dénoués et insistait à tresser mes cheveux ou les lier avec des rubans coloriés. Au début je résistais mais très vite je la laissais faire. A la maison elle me faisait même porter des serre-têtes rose, style couronne de princesse.
Je dois admettre que j’aimais ses sorties ou nous choisissions ensemble des nouvelles tenues que je pourrais porter à la maison. En général pas pour les acheter mais pour inspirer Françoise quand elle coudait des vêtements pour moi. tabou4

Mais je reviendrai plus tard sur le genre de tenues que nous choisissions alors. En attendant pour sortir elle continuait à m’habiller en adolescente, avec des jupes courtes ou des pantalons jeans à fleurs. Je continuais à me sentir un peu ridicule mais en même temps quand je voyais que des hommes, même des jeunes, tournaient leurs têtes pour me regarder, j’étais fière.

De temps en temps nous allions boire quelque chose à une ou autre plaine de jeux ou Françoise m’encourageait à jouer. J’ai toujours adoré me balancer et depuis que j’avais du temps je passais beaucoup de temps sur la balançoire du jardin. Mais la balançoire à la maison était fort petite, donc à la seconde visite à une plaine de jeux j’avais cédé à la tentation et je m’étais mise sur la balançoire.

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Au début je me balançais timidement en essayant de ne pas attirer de l’attention mais peu à peu et sans que je m’en rendais compte, je perdais mes inhibitions, et m’amusait en me balançant de plus en plus fort.

Et puis je me mettais à l’appeler « maman ». Au début quand je m’adressais à elle j’avais insisté à l’appeler par son prénom mais alors elle avait fait comme si elle ne m’entendait pas. J’avais abandonné « ma résistance » et n’employait plus son prénom, mais ne voulant, ne pouvant, pas non plus l’appeler maman, je ne disais plus rien. Puis j’avais commencé à me référer à elle comme « maman » quand j’étais avec Emmanuelle et Renée puisqu’elles l’appelaient toujours ainsi. Et un jour je remarquais, à ma propre surprise, que je l’avais appelée « maman. »

Pour ce qui concernait Jérôme, je le voyais très peu. Pour ainsi dire seulement au petit déjeuner et avant d’aller dormir, ou il insistait toujours que je l’embrassais en disant « bonjour papa » ou « bonne nuit papa », ce que je faisais d’une manière robotique.
Le seul problème pendant les premières semaines était la messe du dimanche. Françoise, très religieuse, insistait que tous les enfants y assistaient ensemble. Et comme bonne bourgeoise, c’était le moment pour elle de montrer à la paroisse sa famille bien élevée et bien habillée. Cela voulait dire que Renée, Emmanuelle et moi devaient y aller habillées de manières identiques comme des petites filles modèles.

Avant Jérôme et moi n’avions jamais fréquenté l’église et donc je n’y étais pas connue. Néanmoins puisque c’était l’église du quartier il y avait un nombre de voisins que j’avais connu vaguement qui me voyaient maintenant dans mon nouveau rôle de fillette habillés comme mes petites sœurs. C’était extrêmement humiliant.

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Au début Françoise nous mettait de nouveau des jupes plissées. Si très vite je m’étais habituée à sortir avec ce genre de tenue c’était généralement dans des endroits ou personne ne me connaissait. Et surtout j’étais toujours seul, pas accompagnée de mes petites « sœurs », habillées de façon identique. Je me sentais horriblement ridicule sortant en public habillée comme mes deux jeunes filles.
Et cela devenait encore plus grave quand brusquement le temps changeait et qu’elle nous mettait des petites robes d’été.

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Après la messe les enfants retrouvaient des enfants de leur âge pendant que Françoise parlait avec des copains. Morte de honte je me tenais à l’écart. J’avais l’impression que tout le monde me regardait et se moquait de moi. Surtout les amis de Salvador et d’Antigone. Mais le plus grave était les adultes que je connaissais de vue de les avoir souvent rencontrés à la rue. Sortant de l’église habillée de la même façon que mes filles de 5 et 10 ans, comme si j’étais en effet la troisième petite fille de la famille, les gens me regardaient, difficilement masquant leur gêne.

Une des premières fois j’entendais par hasard comment Françoise expliquait que à la suite d’un évènement traumatique j’avais complétement régressé. J’avais passé quelques mois en hôpital psychiatrique mais j’étais rentré à la maison puisque « ma condition » était irréversible.

Ma relation avec Farah n’avait jamais été rendue publique donc la communauté ne connaissait pas la vraie histoire, et la femme avec qui elle parlait paraissait ébranlé : « Quel évènement traumatique ? »
Françoise n’hésitait pas une seconde. Ce n’était manifestement pas la première fois qu’elle racontait cette histoire : « Elle a perdu une très bonne copine dans des circonstances tragiques »

Enragée, et blessée, par le mensonge de Françoise j’avais voulu intervenir mais je me rendais compte qu’une scène rendrait la situation encore plus crédible. A ce moment Françoise remarquait que je les écoutais mais loin d’être embêtée elle me faisait un grand sourire : « Ah justement te voilà ? On parlait de toi ma chérie. Tu viens dire bonjour à M et Mme Dupont ? Tu te souviens d’eux ?

Eberlue je la regardais pendant une fraction de seconde, puis décidais que la meilleure chose était de jouer le jeu. Je m’avançais et je donnais docilement la main au couple qui me regardait avec des yeux ou pitié et horreur se mélangeaient.

A partir de ce moment je me refugiais dans mon rôle de petite fille chaque fois que je sortais en public. C’était facile, et moins douloureux que de voir que le gens se moquaient de moi.

– à suivre  –

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